Quand Gaston n’est pas là, les sommaires reviennent dans la danse: https://spirou.com/fin-de-la-piste-pour ... gremillet/
L’actualité de Spirou ayant été chargée ces derniers temps, Les sœurs Grémillet n’ont pas eu l’honneur de la couverture du journal pour leur retour, elle l’ont pour le final de Le jeu des masques, et le dessin de Alessandro Barbucci arrive à point nommé pour illustrer un des attraits de cette série : elles vivent dans une ville qu’on a vue chimérique, et sont dans une temporalité qui l’est tout autant, comme le montrent la carte de France et les planches anatomiques surranées visibles sur le mur, et qu’il s’agisse de vieux matériel de classe entreposé dans les sous-sols de leur école ajoute au fait que les sœurs cherchent à connaitre tant le passé que le présent. Ce jeu des masques se termine avec chaque sœur trouvant sa propre personnalité derrière les apparences qu’elles s’imposent ou se croient obligées de s’imposer, selon les circonstances, cela par une enquête sous forme de jeu de piste, qui est la forme que prennent les « missions » des sœurs Grémillet dans la plupart des épisodes, et cette fois-ci la mission consistait à découvrir que signifiaient et qui était à l’origine d’origamis géants disséminés dans la ville, origamis qui renvoient aux sculptures géantes de Claes Oldenburg et surtout aux réflexions de Duchamp sur le statut et la place de l’oeuvre d’art : dans le cadre de cette bande dessinée, Giovanni Di Gregorio et Alessandro Barbucci convainquent bien plus aisément du statut d’oeuvre d’art de ces origamis que ceux, solides et placés, dans la réalité, sur une des plages de Shenzhen en Chine, qui sont une des choses les plus laides que l’art pour le peuple ait produites
Fin également de Perdus à la rédac, sous la forme habituelle de planches de BD après deux semaines de gags dans les marges ou débordant dans des rubriques ou d’autres séries, avec une ultime tentative de rencontre en marges entre Frédule et Flicorne et les sœurs Grémillet orchestrée par Spoirou et Sti. Les efforts des deux enfants pour sauver les auteurs de Spirou retenus contre leur gré à la rédaction incluent une intervention musclée d’une unité policière d’élite envers la force brute de laquelle Lisa Mandel et Pochep n’ont visiblement pas la fascination que peuvent avoir Trump, Poutine ou Xi Jinping, et, bien plus plaisamment, une visite de recoins de la rédaction dont un grenier où sont entreposées de vieilles séries têtes de turcs des Hauts de pages de Conrad et Yann dans le journal à l'orée des années 1980 (et une série récente d’auteurs actuels à succès…), une case pertinente par ce qu'elle dit avec une loge où Spirou revêt sont costume rouge comme un artiste de cirque ou de music-hall, ou encore la grotte cocon de livres de Gaston (1972), l’une des cases les plus reproduites de la BD franco-belge, l’équivalent qu’est celle d’Epoxy (1968) de Paul Cuvelier pour la BD érotique (cf. PolyEpoxy, présenté par Bernard Joubert).
Suite de Starlight, le chapitre se focalisant sur Cyrius et Chantilly dans un nouvel avatar de duo comique, dans la lignée de Laurel et Hardy ou Blutch et Chesterfield, Cyrius étant le jeune chien fou-Auguste et Chantilly tentant de le calmer-le clown blanc. Je constate, sans en tirer de conclusions, que le style de Philippe Cardona utilise de nombreuses techniques narratives issues des mangas et, par coïncidence, les duos comiques japonais sont appelés manzai, le caractère man- du mot étant celui de manga. Par ailleurs lorsque ses personnages parlent hors champs, Cardona accole leur tête stylisée à leur phylactère pour savoir qui parle, méthode similaire à celle de la première adaptation de Petzi en français par Casterman fin des années 50. Impressionnantes réflexivités géographiques et temporelles. Suite de Si je t’écris…, cette chronique intime de Vincent Zabus et Denis Bodart, celui-ci traduisant graphiquement les émotions des personnages avec des contrastes nuancés, entre les différentes luminosités, obscurcies, tamisées ou crues, les cadrages très resserés ou élargis, le trait plus croquis pour rendre un marché provencal ou précis lorsqu’il s’agit de rendre le regard perdu et attristé du père, contraste aussi entre le père qui perd pied au niveau émotionnel, qui se répercute sur le matériel, et le fils qui mèlant jouets, fantastique (une soi-disant sorcière) et supersitions, tout ce que des adultes à la rationalité mal comprise et mal placée désaprouveraient, cherche lui à se sortir de son désarroi. En note, je ne vois pas bien la différence que peuvent signifier les indications "scénario de Giovanni di Gregorio avec la collaboration d'Alesandro Barbucci" et "scénario Vincent Zabus - Scénario et dessin Denis Bodard" (outre que contractuelles peut-être).
Dans les gags en une page et strips, Théo Grosjean et Mallo inversent les propositons : alors qu’Elliot et son ami Hari regardent l’univers à travers leurs propres problèmes, c’est leur copain complotiste Aymeric qui les recadre (d’une perspective complotiste, certes). Les Fabrice piquent un vieux truc de Gaston Lagaffe pour ne pas travailler, la passion de celui-ci en moins (n’auraient-ils donc aucune qualité?). Moog et Bernstein proposent dans Willy Woob une vision totalement décalée d’objets matériels, inertes, en leur appliquant des mouvements incongrus, dans la lignée du Gaston de Franquin. Approche graphique aussi pour Manu Boisteau et Paul Martin avec dans Titan inc. des cases vues comme à travers des jumelles ou une grande case représentant les différents va-et-vient du navire sur une carte. Jonathan Munoz et Anne-Claire Thibault-Jouvray reprennent dans L’épée de bois le gag du lapin tueur, Aude Picault et Lewis Trondheim situent si précisemment leur chat de gouttière à Paris qu’on pourrait repérer sa position par rapport aux monuments que l’on voit sur la planche et Dab’s revient dans la Leçon de BD avec son attachant personnage avatar de Crash Tex.
Dans Kid Paddle, Midam, Dairin, Patelin et Angèle font une référence à une célèbre entreprise de meubles et nourriture (la même que dans Willy Woob) en détournant son nom, gag classique qui reste compréhensible si l’entreprise disparait des mémoires. En revanche, la série télé sur des concepts à la mode dans Huguette et Croquette de Théoschu risque de devenir difficilement compréhensible lorsque ces concepts auront subi le destin du autrefois omniprésent phlogistique (qui s’en souvient, hormis les historiens des sciences?) . Dans le même ordre d’idées, une page de pub pour Terminax conquis, dont des histoires étaient parues dans Spirou, mais sort pourtant chez Dargaud, rend relativement artificielle la référence traditionnelle aux « éditions de la concurrence » que l’on retrouve encore dans le journal, comme cette semaine dans En direct du futur. Comme Gaston Lagaffe, Spirou classique ou Buck Danny classique, qui sont figés dans une époque qui n’existe plus alors que les personnages avaient été créés en prise avec leur époque. Dommage que Terminax conquis n’ait finalement pas poursuivi sa publication dans Spirou, le dessin de Dara Nabati y utilise, à l’instar de Massimo Mattioli dans Joe Galaxy
Enfin, le gag de Les filles de Nob montre Dad qui a du mal à couper le cordon et utilise son portable pour garder de force un lien avec Panda, dans une belle illustration de ce qu’est la technique moderne que Heidegger qualifiait d’arraisonnement, « ainsi appelons-nous le rassemblant de cette interpellation (Stellen) qui requiert l'homme ...Ainsi appelons-nous le mode de dévoilement qui régit l'essence de la technique moderne ». Dad, comme nous toustes, est requis, arraisonné par le portable omniprésent qui le force à se dévoiler : « Il reste vrai toutefois que l'homme de l'âge technique est pro-voqué au dévoilement d'une manière qui est particulièrement frappante. » (je m’amuse de cette incongruïté que peut paraître l’application d’Heidegger à Dad poussé par Heidegger qui note, dans ce passage même de « La question de la technique », « cette bizarrerie est un vieil usage de la pensée ».



