(Pas de sommaire donc d’aperçu du numéro sur le site spirou.com cette semaine)
https://spirou.com/zabus-et-bodart-sorc ... -lemotion/
En couverture, un dessin d’ambiance gothique d’un manoir isolé par une nuit d’orage, ambiance renforcée par le lettrage estompé dans la nuit, qui introduit non pas une nouvelle série mais, est-il écrit, un nouvel album, Si je t écris. Étonnant d’indiquer « nouvel album » plutôt que nouvelle histoire, ce qui ravale Spirou au rang de magazine de prépublication. À moins qu’album ait une nouvelle acception. L’histoire est le développement en grand format d’une histoire courte que Vincent Zabus avait scénarisée dans un Spirou en 2014, nous dit-il dans l’interview de présentation (2012 en fait), et dessinée par Denis Bodart dans un style bien plus réaliste que celui qu’on lui connaît pour Green manor, réalisme qui, associé aux couleurs pastelles qu’il réalise lui-même et à l’encrage ou le crayonné léger, fait echo au dessin de Gibrat qui justement expose, en particulier dans ses livres parus dans Aire libre, des sentiments venus du passé, comme dans Si je t’écris.
Fin du Lucky Luke de Matthieu Bonhomme, où l’approche plus réaliste que dans ses deux précédents Lucky Luke conduit ce dernier à ne plus pouvoir tirer plus vite que son ombre et devoir s’abriter avec ses deux amis devant le feu nourri d’une dizaine de cavaliers, alors que dans L’homme qui tua Lucky Luke, celui-ci et son compagnon s’étaient débarassés d’un posse aussi nombreux en quelques coups de revolver. Des deux chemins que suit Lucky Luke dans cette histoire, qui étaient résumés dans le précédent chapitre, l’un arrive à son terme, Lucky Luke ayant rempli sa mission d’escorte, tandis que son autre longue marche, psychologique, d’éternel cow-boy solitaire, est loin d’être achevée. Roba et Tillieux avaient déjà parodié cette situation en faisant s’en désoler Lucky Luke dans une histoire comique parue dans un Spirou spécial 20 ans de Lucky Luke en 1967
, mais Matthieu Bonhomme a décidé d’interpréter ce qui n’était qu’un amusant motif, et déjà une réponse parodique aux nombreux cavaliers solitaire de western, et d’en donner une explication sérieuse dans une fin alternative publiée dans un tirage spécial de l’album et dont la prépublication dans Spirou nous a heureusement évité la ridicule dérive lacanienne de comptoir de prendre trop au sérieux une plaisanterie. Un détail graphique amusant est que, dans les rares occurrences où Morris dessine Lucky Luke de face, ses favoris sont plaqués, tandis que chez Mathieu Bonhomme, elles pendent en d’étranges rouflaquettes.
Suite des Soeurs Grémillet, et les références au Studio Ghibli, visibles dans l’album précédent et encore cette fois, avec les cervidés fantastiques faisant écho au dieu cerf de Princesse Mononoke ou le personnage fantômatique portant le masque blanc de Sans-visage de Chihiro, sont maintenant étendues à l’ensemble du Japon avec la pièce et les masques du théâtre nô, les animaux en origami géants et les vêtements que s’imaginent porter les trois sœurs pour leur nouvelle mission, Giovanni Di Gregorio et Alessandro Barbucci créant une stimulante fusion entre le merveilleux occidental de la ville où habitent les sœurs et le merveilleux japonais. Suite enfin de la quatrième histoire (à suivre) de ce numéro, Starlight, avec son jeune héros qui, à l’instar de Goldorak, prononce le nom des gadgets lorsqu’il les utilise, ce qui me fait réaliser, avec le recul, et peut-être anachroniquement, que ce que je ressentais comme une posture ridicule était en fait une préfiguration du fait de parler avec les machines pour les faire fonctionner : Goldorak ne nommait pas ses armes, il les appelait. Philippe Cardona y développe un univers plus étendu que les multiples références aux Beatles pouvaient faire craindre, et les interactions entre des personnages très typés sont amusantes.
L’histoire complète du numéro est un nouvel épisode de La maîtresse ne sait pas tout, où Sébastien Picquet et Florent de la Taille inventent une origine farfelue aux choses, comme Rudyard Kipling dans ses Histoires comme ça, mais avec un aspect scientifique qui augmente le décalage entre le discours sérieux et l’explication fantaisiste, et une ambiance d’horreur gothique exprimée cette fois par les références à Lovecraft (le monstre tentaculaire à la Cthulhu, le nom du professeur Liketrade de l’université Miskatonik).
Dans les gags, la planche d’Elliot au collège a retrouvé la page deux du magazine, et cette planche est exemplaire de l’intérêt de cette série de Théo Grosjean et Mallo : d’un côté, les personnages enfants grandissent, leur personnalité se développe, mais ils restent toujours fondamentalement eux-mêmes (Bastien est toujours vanneur), et ce sont les rapports qu’ils ont entre eux qui changent, ce qui est à la fois juste psychologiquement (on est loin du Spirou de Morvan et Munuera ou de Yann qui révèle soudain, en contradiction avec tout ce que l’on sait de lui, qu’il avait depuis longtemps envie de Seccotine) et plein de potentiel scénaristique. De plus Théo Grosjean a eu l’idée d’incarner sous forme de créatures les angoisses des personnages, ce qui donne une continuité graphique dans cet environnement changeant (Elliot grandit, il change de classe, de nouveaux personnages apparaissent) en plus d’être source de gags. Et lorsque les créatures sont exceptionnellement absentes, comme cette semaine, les troubles restent symboliquement visualisés par d’immenses onomatopées de pas censés faire trembler le sol, du même orange que l’angoisse d’Elliot (les couleurs ont une grande importance symbolique). Les Fabrice dans leur Édito sur Si je t’écris racontent de truculents souvenirs d’enfance à la campagne, dans la lignée de ceux que se sont faits les Cavaliers de l’apocadyspe dans leur dernières vacances à la campagne, Théoschu donne une touche d’émotion à Huguette et Croquette, et Gary C. Neel est vêtu des mêmes chemise jaune et gilet noir que Lucky Luke, et rencontre un charlatan avatar du docteur Doxey. On apprend que Tash et Trash vivent dans le passé, puisque les téléphones appartiennent à leur futur, à moins que leur temporalité soit imaginaire puisqu’ils sont auparavant partis dans l’espace. Les quatre strips de Willy Woob sont toujours des variations, cette semaine plus verbales que visuelles, sur la candide proposition de départ, Willy Woob se rendant par inadvertance chez un coiffeur-paysagiste. C’est grâce à de tels jeux sur le langage que Willy Woob se prête parfaitement dans En direct de la rédac au jeu pour lequel il faut imaginer les textes et onomatopées manquantes dans un strip, et dans la même rubrique 3 infos 2 vraies 1 fausse est cette fois sur la cuisine, quant aux personnages des Fifiches du Proprofesseur de Lécroart ils s’essayent sans succès à un risqué jeu de mots à fins commerciales déplacées. Paul Martin et Manu Boisteau divisent l’arc actuel de Titan inc. en deux histoires parallèles, l’une sur le navire où s’annonce une campagne électorale comme contrepoint comique bienvenu à celle qui débute en France, et l’autre sur l’iceberg, en un jeu tant sur Boucle d’or et les trois ours que sur Robinson Crusoë, la situation du capitaine attendant éternellement le bateau qui viendra le sauver devenant un miroir du bateau qui se précipite éternellement vers l'iceberg. Enfin on voit que, bien que Dad ne soit plus présent dans la série mettant en scène ses filles, les liens entre générations sont toujours une préoccupation de Nob puisque Mamette (ou sa jumelle) apparaît en fond du gag de cette semaine.
Enfin, Yllia, la dessinatrice invitée dans Spirou et moi, rappelle à quel point l’apparition des blogs BD il y a une vingtaine d’années a été fondamental pour l’avènement en masse de dessinatrices dans un domaine qui était jusque là essentiellement masculin (moins de 10% d’autrices dans l’ensemble des catalogues des maisons d’édition, de Dupuis à L’association, avant 2005, contre près d’un tiers actuellement). Les Jeux de Joan et Annie Pastor illustrent Louis à la plage et éludent totalement la dimension fantastique de Si je t’écris, qui il est vrai n’est pas encore présente dans le premier chapitre. Spirou par la plume de Paul Satis rend hommage à Hermann, décédé récemment, un auteur qui, s’il a beaucoup contribué au renouvellement du journal de Tintin avec Greg dans les années 60-70, a ensuite beaucoup publié chez Dupuis depuis les années 80, soit avec les 42 volumes de sa série Jérémiah, dont une seule histoire a été publiée dans Spirou, la tonalité générale étant trop adulte, soit dans la collection Aire libre, ouverte à ses expérimentations graphique comme son emploi personnel de la couleur directe, mais aussi dans le journal de Spirou Nic, une charmante série humoristique et onirique, qui n’a malheureusement que peu duré, au début des années 80, à cause de son peu de succès (trop sophistiqué pour les enfants, et le dessin pas assez pour les adultes, écrit Paul Satis). L’hommage prend toute sa valeur avec les témoignages de son ami dessinateur François Boucq.
Ce numéro se termine sur une note d’espoir : Le Feurby/Freuby, qui semblait avoir remplacé, à mon grand regret, Cromheecke et Thiriet pour les illustrations accompagnant le Bulletin d’abonnement, s’en fait virer à coups de balai bien mérités, en esperant qu’il n’y revienne pas.



