Ici un aperçu du numéro: https://spirou.com/numero-special-gasto ... ectionner/
On se souvient de la polémique qu’avait entrainée la reprise de Gaston Lagaffe, et qui n’est plus d’actualité. En effet, en dehors de celui dont la reprise est formellement et juridiquement interdite pour encore quelques années, quel personnage de BD à succès n’a pas encore été repris ? Cette pratique, qui vient d’une époque où les personnages appartenaient à l’éditeur et pas au créateur, perdure pourtant et est même paradoxalement devenue la norme, alors que cette époque est révolue, au point de dorénavant toucher le Japon qui jusque là y était hermétique, quoi qu’exceptionnellement (Pluto, de Naoki Urasawa, d’après Osamu Tezuka) ou par la bande (Goldorak repris par des auteurs français).
Franquin avait bien dit «Je voudrais beaucoup, si demain je me fais écraser par un autobus, que l’on ne reprenne pas Gaston. Seulement, les dernières volontés, tout ça c’est très gentil, mais une fois qu’un gars est mort, c’est fini, on s’en fout!» (interview donnée à Saucysson Magazine, fanzine de Liège), ce qui pour tout athée signifie que les morts se fichent que l’on crache sur leur tombe, cela ne dérange que les vivants.
L’affaire étant entendue, je suis consterné de voir les deux repreneurs, des auteurs talentueux et ayant une œuvre importante à leur actif, qui s’expriment comme si cette reprise était un défi destiné à satisfaire leur ego pourtant déjà bien rassasié, et s’embrouillent dans des tentatives de justifications alors que l’immense succès commercial de l’album précédent est la meilleure justification éditoriale.
Spirou profite d’ailleurs du succès de l’album en proposant 4 couvertures différentes à collectionner, astuce commerciale que Monsieur Boulier n’aurait jamais entérinée pour par exemple Manoir à louer, une autre série scénarisée par Trondheim paraissant dans ce numéro, parlant justement de Gaston Lagaffe et reprenant une plaisanterie venue du Journal de Jules Renard déjà adaptée par Fred sur un personnage croyant que ce qu’on trouve dans les livres est réel (c’est décidemment la semaine des reprises pour Lewis Trondheim).
Ces quatre couverture représentent une fois réunies un grand dessin de Gaston passant à travers la couverture du journal. Pour ceux qui ne veulent ou ne peuvent acheter les quatre exemplaires différents ou de désirent pas en découper les couvertures mais voudraient néanmoins avoir l’affiche de Gaston, il est possible d’imprimer ces couvertures que l’on trouve sur le lien ci-dessous puis de les agrandir jusqu’au format désiré, en suivant la suggestion des Fabrice pour réaliser leur propre poster (Spirou numéro 4589)
https://spirou.com/quatre-couvertures-g ... -29-avril/
Les Fabrice participent à cet appat commercial en investissant la page deux déguisés en Gaston pour quatre parodies différentes du personnage à retrouver dans les différents exemplaires, puis, virés de cette page deux, ils regagnent la page habituelle de leur Édito, ce qui constitue l’animation la plus originale de ce numéro spécial, les autres, telles que des pages tachées par des restes de nourriture, des pages imprimées à l’envers, d’autres perdues et remplacées, censées constituer des traces des gaffes de Gaston, ont déjà été vues. L’ours, avec ses Mademoiselle Laure et autre Fantasio Strijthagen reste un détail amusant, et la rédaction s’est elle-même sans doute bien amusée à trouver tous les interstices où glisser de telles facéties. Mais ces reprises de gags n’ont pas d’importance, puisqu’il y a prescription, les précédents numéros de Spirou spécial Gaston remontant à de nombreuses années, et qu’il est toujours amusant d’être surpris par des morceaux de harengs ou de toasts comme égarés dans les marges, ou par une page de Boule et Bill reproduite à l’identique de sa parution originelle, au début des années soixante. De plus, ce désordre au sein du journal ne tombe pas comme un gag facile puisqu’il est justifié par un texte soi-disant de Prunelle (rédigé par Olivier Bocquet, illustré par Delaf, phylactères de Lewis Trondheim, couleurs de BenBK) intitulé « nous avons gaffé » en laissant des responsabilités à Gaston, texte dans le ton des En direct de la rédaction des années 60 rédigés par Delporte et illustrés par Franquin. Gaston aurait-il par ailleurs relu et corrigé la réponse censément écrite par Monsieur Boulier à une lectrice pour affirmer à plusieurs reprises que le premier Spirou date du 14 avril 1938, alors que tous les spirouphiles savent qu’il date du 21 avril (l y eu bien un numéro 0, mais daté aussi du 21 avril, et distribué gratuitement à partir du 7 avril). Ainsi ce numéro fleure bon la nostalgie amusée, cohérente avec le retour d’un des personnage ancestraux du journal. Et concernant les rappels d'autres personnages phares du journal, en poussant un peu, on pourrait aussi dire que les strips de Titan inc. de Paul Martin et Manu Boisteau sur la DRH s’arrogeant le pouvoir après la fuite du capitaine ou celui-ci prenant le pouvoir chez les ours en divisant à coups de colifichets pour règner sont une version décalée du Schtroumpfissime.
Ceci dit, la nostalgie, qui peut prendre la forme d’une idéalisation d’un passé, touche ici une limite avec un Gaston figé en 2026 à l’époque du Gaston du Cas Lagaffe, sorti en 1971, selon la demande de Delaf pour qui c’est graphiquement le « Gaston parfait ». Ce n’est pas faux, et reproduire un dessin de Franquin tiré de cet album à côté d'un de Delaf utilisant un même ressort comique est cruel pour ce dernier : il ne suffit pas de courber et moduler l’encrage de chaque trait pour rendre celui-ci plus beau, comme le dit Edmond Baudoin dans Terrains vagues, et vivant.
Les auteurs tentent donc de reproduire l’époque, avec les inévitables fautes induites par leur propre caprice. Ainsi, si faire du compost est une pratique ancestrale, elle était jusqu’il y a quelques années restreinte aux millieux agricoles traditionnels, et voir Gaston, dans le gag 47, vouloir faire du compost avec du papier recyclé soi-disant en 1970 était une pratique alors si peu répandue qu’elle en devient anachronique. Par ailleurs, dans le gag 46, où Trondheim veut jouer de l’aveuglement de Gaston face à l’amour que ‘Moiselle Jeanne lui porte en lui faisant croire que l’aveu de son amour est un mensonge délibéré, il est obligé, le gag étant mal conçu, de construire un dialogue artificiel en tordant le sens des mots, Gaston demandant à ‘Moiselle Jeanne de dire un mensonge puis, devant sa réticence, de dire une absurdité, ce qui n’est pas du tout un mensonge, puis « quelque chose d’inattendu », qui ne l’est pas plus. Certes, le « je vous aime » timide que profère alors ‘Moiselle Jeanne est inattendu, comme Gaston le lui a demandé, mais ne peut plus par essence rentrer dans la catégorie du mensonge, le gag tombe donc à plat si on le lit avec une rigueur trondheimienne...
Ce retour tonitruant de Gaston Lagaffe, sous forme de bande-annonce, puisque ce n’est que l’été prochaine que la parution hebdomadaire des gags débutera dans le journal, fait passer inaperçu un autre retour, celui d’Eliott, qui avait aussi eu un gag de mise en bouche dans le Spirou 4589, et rentre en classe de 3e dit-il, soit la dernière année de collège. Le titre exact de la série étant Eliott au collège, il est donc à craindre que ce soit la dernière année de parution de cette excellente série de Théo Grosjean au scénario et dessin et aux couleurs si typées de Mallo, comme dans ce gag la masse rosâtre de la créature du personnage de Bastien. Dans les autres gags, une coïncidence amusante fait que dans la réédition du Boule et Bill de Roba de 1964 comme dans L'agent 212 les gags se terminent par des accidents de voiture sans conséquences autres que quelques bobos, car on est là dans le gag traditionnel, alors que chez des auteurs plus actuels, comme Pieter De Poortere dans L’école des mauvais parents, Fish n chips de Tom ou même Elliot au collège est présente une violence qui n’est pas matérielle mais sociale et n’en est que plus profonde. Et de ce point de vue, Working dead est un cas intéressant, car les tripes à l’air des zombies n’auraient pu exister dans le FB classique, mais elles ne sont pas plus inquiétantes que les accidents de voiture dans Boule et Bill ou L’agent 212, et restent donc dans le cadre classique, qui est juste visuellement mis au goût d’une époque célébrant universellement Halloween, et c’est d’une certaine culture d’entreprise, soit aussi une violence sociale, que parlent les auteurices Marc Dubuisson et Stella Lory, tout comme les auteurs de Titan inc.
Ce numéro contient une histoire courte, le chapitre 7 de la saga d’Attila de l’abbé, et c’est selon moi un des plus réussis car si le gag, sur la façon dont Attila va jouer aux échecs, est prévisible, sa mise en forme, avec un Attila prétendûment réfléchi, puis condescendant et explosant est très efficace.
Nous arrivons bientôt au terme du Lucky Luke de Matthieu Bonhomme, cet avant dernier chapitre exprimant deux étapes importantes avant les ultimes péripéties. Lucky Luke et son protégé arrivent enfin au Canada, où justice doit être rendue. Comment le sera-t-elle ? Lucky Luke et son protégé se comprennent enfin, et arrivent à une appréciation et un respect mutuels. Que vont-ils en faire ? Est-ce pour signifier cette relation désormais d’égal à égal que Matthieu Bonhomme a poussé sa propension à dessiner les personnages de face jusqu’à la planche 65 où tous les personnages dont on voit le visage sont ainsi représentés, en face-à-face avec les lecteurices (seul le jeune Nuage Rouge détourne le regard l’espace d’une case) ? Deuxième chapitre des Soeurs Grémillet, dans lequel Giovanni Di Gregorio et Alessandro Barbucci mettent en place le défi personnel que chaque sœur se pose dans cette histoire : résoudre l’énigme de l’apparition céleste pour Sarah, une pièce de théâtre pour Cassiopée, le dressage d’un chien pour Lucille. En marge, un clin d’oeil des auteurs est le prétexte d’un jeu, retrouver « un personnage emblématique du journal qui apparaît dans cet épisode », et en vis-à-vis de la dernière page du chapitre une publicité pour Marla, une nouvelle série du scénariste des Soeurs Grémillet, qui fait penser graphiquement et thématiquement à l’histoire d’une sœur Grémillet qui serait fille unique...Enfin dans Starlight l’utilisation par Philippe Cardona de nombreux aspects des mangas en fait bien ressortir des particularités essentielles pour notre compréhension des processus narrratifs et créatifs. Des personnages au visage et au corps super déformés par la suprise ou l’excitation, au point qu’on ne pourrait plus les identifier dans un dessin isolé, montre pourquoi dans les mangas la continuité graphique n’a pas l’importance qu’elle a en occident (FB comme comics) : le dessin y est totalement narratif, poussant ainsi à bout la logique du dessin de BD qu’avait montrée Ibn Al Rabin dans la revue Comix Club 2.
Plus encore, le dessin n’y étant pas admirable pour lui-même mais uniquement par ce qu’il exprime, on y trouve ce qui pourrait très bien être considéré comme de faux raccords dans une BD faite par une IA : l’adolescente extra-terrestre Valentine Chantilly (quelle trouvaille, ce nom) a un sparadrap qui apparaît puis disparaît de son nez d’une case à l’autre puisqu’il a été placé là pour signifier comiquement qu’elle s’est fait mal en tombant. Et dans la même planche, l’adolescent terrien Cyrius Astor Lux se retrouve à l’envers d’une case par rapport à l’autre lorsque Valentine Chantilly lui tombe dessus, pour mieux exprimer la surprise (de dos, avant la chute) et un gag après la chute (lorsqu’il se relève brutalement, faisant à son tour choir Valentine Chantilly). (Entre parenthèses, un autre lien avec les mangas est l’absence de numérotation des planches, ce qui est peu pratique lorsqu’on veut indiquer une référence. Mais j’admets que c’est une gène aussi mineure que marginale).
Enfin ce numéro spécial Gaston Lagaffe maintient le lien avec les lecteurs par les Jeux de Jean-Sébastien Duclos, bien sûr, et aussi en étant l’occasion d’un jeu concours de dessin avec Marko, un des profs les plus réguliers de La leçon de dessin.



