Re: Cette semaine dans le journal de Spirou j'ai aimé...
Posté : lun. 4 mai 2026 08:51
Numéro 4592-3 du 15/04/2026
Ici un aperçu du numéro: https://spirou.com/numero-special-print ... 100-pages/
Le dessin de couverture de ce numéro spécial de 100 pages ne recèle pour une fois ni gag ni surprise en quatrième de couverture, juste un beau dessin de Goum, un des spécialiste de la BD animalière dans Spirou (il y a réalisé Comme des bêtes entre 2019 et 2021, ainsi que plusieurs histoires courtes et couvertures avec des marsupilamis) qui représente une déambulation d’animaux au regard vide à travers la forêt, utilisant la double page comme un écran de cinémascope. Le thème de ce numéro est conçu comme un mystère, puisque le titre en couverture, « un numéro sans queue ni tête », laisserait supposer un numéro absurde comme celui du numéro 2139 (12/04/1979), Spécial inattendu, nonobstant ce défilé d’animaux observé par Spirou et Fantasio, qui en fait un jeu de mot donnant un indice sur ce que sera ce mystère, la disparition d’animaux, sans doute résolu par nos deux héros. L’édito des Fabrice sur le réveil de la nature au printemps ne donne pas plus d’indice, non plus que L’ornithovlog, de Goum et Ced, un gag cadré comme vu par la caméra du vlogueur du titre. Mais nous n’avons pas à attendre plus loin puisque l’enquête attendue de Spirou et Fantasio débute dès la page 6 du journal, avec des auteurs inattendus : Ced, qui après avoir coscénarisé la dernière histoire du Marsupilami scénarise celle de ses découvreurs, et Bercovici, le dessinateur caméléon qui caricature les personnages du journal chaque semaine dans En direct du futur. Le titre bien peu spiruvien de Par là, qui pourrait, compte tenu de l’histoire, se rapprocher du roman fantastique « L’autre côté » d’Alfred Kubin s’il n’était en réalité un gag, n’est que la deuxième surprise de cette histoire, qui commence comme par l’ultime séquence, alors que Spirou, ayant démasqué le méchant industriel pollueur et tenu en joue par celui-ci et des oies de garde féroces va s’en sortir par un coup de théâtre, sous la forme de Fantasio déguisé en soubrette : ce résumé montre que ce Spirou et Fantasio est résolument placé sous le signe de l’humour, ce qui n’est pas étonnant vu les auteurs. Mais l’histoire prend un nouveau tour dès sa page 3, avec le comportement soudain anormal de Spip puis des oies, qui, comme hypnotisés, s’en vont. L’histoire s’interrompt sur ce suspense pour se poursuivre quelques pages plus loin dans le magazine. À l’instar de l’histoire de Seccotine dans le spécial printemps de l’an dernier, cette histoire complète en 16 pages est découpée en chapitres répartis dans le magazine, entrecoupés d’histoires des personnages du journal où les animaux s’en vont « par là », ainsi que le dit la reportrice Seccotine, dans un montage parallèle à la progression de l’enquête de Spirou et Fantasio. Mais bien qu’elle soit présentée lors d'un reportage télé comme la « découvreuse du marsupilami », elle ne prendra pas plus ici la place de Spirou et Fantasio, les auteurs n’ayant pas cédé à la facilité de construire gags et suspense sur sa rivalité avec Fantasio, la limitant à un laconique « ça me fais mal de le dire mais elle passe plutôt bien à l’écran » de la part de celui-ci...
L’enquête consiste donc à découvrir où vont donc tous les animaux, des hérissons aux escargots aux poissons aux rhinocéros (bon gag car très bien amené), et pourquoi. Toutefois la suggestion de Fantasio selon laquelle la zorglonde pourrait être à la base de tout cela dénote un problème. En effet, des humains aux écureuils en passant par les moustiques (Tora Torapa), tous les animaux (hormis l’exceptionnel marsupilami) sont sensibles à la zorglonde, hors ici ce sont tous les animaux à l’exception des humains. Exclure les humains des autres animaux pourrait être considéré comme du spécisme et de l’anthropocentrisme malvenus, étonnants de la part de Ced, auteur complet de Wikipanda, l’encyclopédie parodique du monde animal, si ce n’était plutôt une malheureuse facilité scénaristique, sans oublier qu’en français, comme dans la plupart des langues, le mot animal a deux significations, qui exclue ou inclue les humains selon que l’on se place dans le registre scientifique ou dans l’usage courant. Sti, dans son animation dans les marges du journal qui voit des fourmis commenter les pages qu’elles traversent avec force jeux de mots « fourmidables », leur fait adopter le même point de vue en leur faisant dire « les animaux sont tous hypnotisés sauf nous ». Elles apparaissent, disant vouloir profiter de cette occasion pour prendre le contrôle de la terre, au dessus de la première histoire de ce numéro intercalée entre les pages de Spirou et Fantasio, Family life, où Jacques Louis traite à sa manière décalée du thème de l’exode des animaux en l’introduisant par l’arrivée puis la fuite de la gerbille de la classe de Camille, dont elle a la garde ce tour-ci, et le confrontant à la personnalité de chaque membre de la petite famille.
Si Marc Dubuisson et Stella Lory ne traitent le thème qu'en passant, au détour d'une case, ils arrivent encore à surprendre Greg avec les zombies en fleurs printanières, quant à Bertschy, il fait s’occuper Nelson de la disparition de Floyd d’une manière radicalement crue (qui se retrouve dans la rubrique Le coin-coin des bonnes affaires, les petites annonces pas ouf de Spirou, où il vend des « tirages artistiques d’un ciel étoilé », en fait des photocopies de son anus, qui lui ont aussi servi à représenter la bouche de Floyd, annoncé lui comme « chien la bouche en cul-de-poule disparu »). Paul Martin et Manu Boisteau ont eux été bien inspirés par le sujet, l’incluant dans les démélés que le capitaine de Titan inc. a avec des ours blancs depuis plusieurs semaines, de même que Bernstein et Nicolas Moog dans leur Willy Woob, dont le regard naïf mais pas dupe soupçonne, en des gags raffraichissants, le départ de son chien Kiki d'être lié aux encres qui serviraient à fabriquer Spirou... Pochep délaisse ici les enfants de Perdus pour s’associer à Karine Barth au scénario (mais toujours Stéphane Chesneau aux couleurs) pour une famille dont le père est lui si perdu dans la technologie qu’il ne voit pas déferler les animaux lors de leur week-end « nature connectée all inclusive », mais dont la fille, qui garde les yeux ouverts parvient à capturer grâce à son appareil photo vintage le regard véritablement halluciné des animaux, un indice sur ce qui leur arrive ? Suit Seccotine qui à la sortie de son reportage tombe dans une parodie d’histoire de gangsters minables concoctée par Damien Cerq avec les clichés volontaires que cela implique: le « boss » mystérieux, l’homme de main italien, l’élimination des témoins génants, en l’occurence Seccotine, qui leur échappe grâce à une cavalcade de cervidés. Retrouver les couleurs et le trait puissants, dynamiques, comiques et fourmillants de Yoann est un plaisir devenu trop rare depuis qu’il ne fait plus Spirou et Fantasio ni Supergroom, qu’il n’oublie pourtant pas plus que ne le fait Seccotine qui a son portrait avec Spirou et celui de Fantasio encadrés dans l’entrée de son appartement. Théoschu est confronté à un thème imposé dès la deuxième semaine de parution de sa série Huguette et Croquette, qui s’est bien sûr enfui, et il s’en sort fort bien avec une mise en scène tourbillonnante pour illustrer le remue ménage que cause Huguette à la recherche de son chat. Puis un gag de Romain Pujol nous le montre en tant qu’auteur complet, comme Théoschu, lui que l’on connaît surtout dans Spirou comme scénariste. Grâce à Fish n chips de Tom (dont, puisqu’il quitte le format strip pour offrir de la place à une cohorte d’orques, on a le vrai nom indiqué en haut de la planche plutôt que son pseudonyme) on a enfin le point de vue et les interrogations des principaux intéressés, des animaux, sur ce toujours inexplicable déplacement de masse. Marko glisse dans sa Leçon de BD un mignon chaton voulant lui aussi partir, et lance un concours de dessin, mais l’une des grandes surprises de ce numéro est Guillaume Bouzard qui dans ses 4 pages sur La fin du monde dévoile une activité surprenante de son avatar de BD, celle de minutieusement noter chaque année depuis 20 ans l’itinéraire précis des fourmis traversant sa maison au printemps, ce qui lui apporte d’être scientifiquement intrigué par leur changement d’itinéraire cette année. Paradoxalement, cette rigueur scientifique ne pousse pas le Bouzard dessinateur à représenter correctement les fourmis, puisqu’il place des pattes sur leur abdomen, ente autres aberrations. Il y a certainement une puissante parabole là-dessous...
Puis l’on passe du minuscule au macroscopique avec un conte sur une planète dont les habitants se faisaient la guerre depuis toujours, jusqu’à cette grande migration des animaux, scénarisé par Damien Perez et mis en scène par un nouveau venu dans Spirou, Paul Salomone, qui à créé un univers chimérique tant pour ses animaux extra-terrestres que pour la planète (dont les anneaux semblent faits d’un amalgame de nuages et de fleurs) et ses « combattant.e.s » (intéressante transposition de l’écriture dite inclusive à un monde d’extra-terrestres guerriers, il doit ici aussi y avoir une signification particulière) et leurs costumes, entre janisssaires et samouraïs, Paul Salomone étant par ailleurs l’invité de Spirou et moi, où il livre une audacieuse comparaison entre BD et sport, ses deux passions. Après que Mauvaise graines nous a montré la grande migation vue par des fleurs, l’enquête de Spirou et Fantasio se poursuit dans une ambiance nocturne (couleurs de Dominique Thomas) au museum d’histoire naturelle, puis sur la piste d’un animal fantastique qui serait à l’origine de la migration. Marc Dubuisson, dans un Interlude scientifique, placé là comme pause dans le flux des animaux et des BD le racontant, en propose lui une autre explication, bien plus farfelue, mais avec toujours la même ségrégation entre humains et animaux, illustrée par un autre nouveau chez Spirou, Thomas Leclercq, puis Théoschu revient avec deux pages où son dessin détaillé, très expressif et en couleurs directes est parfait pour cette migration d’une tortue sous forme d’amusante pantomime avec forces onomatopées et une intervention finale surprise de Seccotine.
Pendant que se déroulent ces évènement, Romain Dutreix nous expose les effets de la fuite des personnages animaux sur les séries du journal, qu’il doit donc remplacer, dans des impostures dont il a le secret (deux de ses albums sont parus sous ce titre). La clé du mystère enfin découverte par Spirou et Fantasio, ce qui aura en fait été une longue histoire par de nombreux auteurices, comme le Printemps en enfer de l’an dernier ou, bien avant, Bill a disparu pour les 20 ans de Boule et Bill en 1979, se termine par un article de Fantasio pour Le Moustique ainsi qu’un épilogue de Cerq et Thomas Priou, dont les protagonistes de La clairière s’amuse ne pouvaient être absents.
Le dernier tiers du numéro est consacré aux séries (à suivre). L’antépénultième chapitre du Lucky Luke de Matthieu Bonhomme, présenté comme les précédents en deux parties visuellement bien distinctes, une séquence nocturne dans une forêt aux denses ombres noires, qui empêchent bien à propos de voir le visage du méchant à l’origine de toute l’histoire, puis une aérée où Lucky Luke est perdu dans les neiges du Canada, la sensation d’emprisonnement, un défit puisqu’il s’agit d’immensités, rendu par une mise en page ressérée, LL étant pris par des cases faites de longues bandes étroites, et des cadrages radicaux. Matthieu Bonhomme double les péripéties, attendues (nombre de passages obligés), de l’histoire, qui s’enchainent de façon classiquement linéaire, par une rythmique purement graphique, avec alternances de scènes visuellement contrastées. Puis, puisque le printemps est la saison du renouveau, deux nouvelles séries (à suivre) débutent dans ce numéro, qui ont en commun d’être dessinées par des auteurs hyper productifs, au point d’être de sérieux concurrents pour les IA
, Alessandro Barbucci, dont j’ai déjà parlé de l’impressionnante productivité, et Philippe Cardona, qui a sorti entre autres 10 albums des Légendaires en 5 ans. Il faut toutefois dire que pour ces deux auteurs, comme pour les mangakas, une mise en page très aérée de 4 à 6 cases par page aide à abattre les planches. Par coïncidence avec la grande aventure de ce numéro, Le jeu des masques, la nouvelle histoire des Sœurs Grémillet, débute avec un défilé de gigantesques cervidés fantastiques dans un ciel nocturne. Puis les sœurs tombent sur une immense grenouille en papier dans une courette de leur ville idéale, qui à la beauté cahotique d’une ville médiévale sans ses dangers ni ses saletés, et à les avantages de la modernité, moyens de communication rapide et poubelles pour recycler, sans les inconvénients (pas de voitures, pas de pollution). L’autre histoire qui débute est une nouvelle série de Philippe Cardona au scénario et dessin et Florence Torta aux couleurs, Starlight. Très référencée dans la forme, tant par les gags de visages ultra déformés venus des mangas, dont le style les approche, plutôt que de Tex Avery, que par les multiples allusions aux Beatles, ce qui est une série de SF comique pour jeune public est aussi dans ce premier chapitre une mise en fiction (sans doute pas intentionnelle, c’est là sa beauté) de la réflexion de Pascal selon laquelle « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre [dont la cause] consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.» : Le jeune héros humain qui ne tient pas en place n’amène que des catastrophes aux paisibles Tibbles extra terrestres dont il s’évertue à vouloir changer la vie pour tenter d’échapper à sa condition. Par ailleurs, sa mise en page chantournée permet aux ultimes fourmis se baladant encore dans les marges du journal de s’introduire dans les interstices entre les cases, et le numéro se conclue par des Jeux de Waltch concluant l’histoire montrant Spirou et Fantasio au volant de leur Turbot II ramenant tous les animaux au bercail, et le chien Mouf jouant dans un match de basket dans Les filles de Nob montrent bien que la crise est finie, de même que les animaux de La pause cartoon célébrant la fin de l’hiver et le retour du printemps, au détriment des bonhommes de neige.
Un ultime rebondissement survient dans la rubrique La semaine prochaine (renommée Dans deux semaines pour cause de numéro double) avec l’annonce d’un mystérieux personnage qui fera son retour dans le journal, et une réponse à une question dans Le courrier des lecteurs soulignant que la condition essentielle pour qu’une BD soit publiée dans Spirou est son caractère « tous public » confirme que Le ministère secret de Sfar et Sapin y a été une amusante erreur de casting...
Ici un aperçu du numéro: https://spirou.com/numero-special-print ... 100-pages/
Le dessin de couverture de ce numéro spécial de 100 pages ne recèle pour une fois ni gag ni surprise en quatrième de couverture, juste un beau dessin de Goum, un des spécialiste de la BD animalière dans Spirou (il y a réalisé Comme des bêtes entre 2019 et 2021, ainsi que plusieurs histoires courtes et couvertures avec des marsupilamis) qui représente une déambulation d’animaux au regard vide à travers la forêt, utilisant la double page comme un écran de cinémascope. Le thème de ce numéro est conçu comme un mystère, puisque le titre en couverture, « un numéro sans queue ni tête », laisserait supposer un numéro absurde comme celui du numéro 2139 (12/04/1979), Spécial inattendu, nonobstant ce défilé d’animaux observé par Spirou et Fantasio, qui en fait un jeu de mot donnant un indice sur ce que sera ce mystère, la disparition d’animaux, sans doute résolu par nos deux héros. L’édito des Fabrice sur le réveil de la nature au printemps ne donne pas plus d’indice, non plus que L’ornithovlog, de Goum et Ced, un gag cadré comme vu par la caméra du vlogueur du titre. Mais nous n’avons pas à attendre plus loin puisque l’enquête attendue de Spirou et Fantasio débute dès la page 6 du journal, avec des auteurs inattendus : Ced, qui après avoir coscénarisé la dernière histoire du Marsupilami scénarise celle de ses découvreurs, et Bercovici, le dessinateur caméléon qui caricature les personnages du journal chaque semaine dans En direct du futur. Le titre bien peu spiruvien de Par là, qui pourrait, compte tenu de l’histoire, se rapprocher du roman fantastique « L’autre côté » d’Alfred Kubin s’il n’était en réalité un gag, n’est que la deuxième surprise de cette histoire, qui commence comme par l’ultime séquence, alors que Spirou, ayant démasqué le méchant industriel pollueur et tenu en joue par celui-ci et des oies de garde féroces va s’en sortir par un coup de théâtre, sous la forme de Fantasio déguisé en soubrette : ce résumé montre que ce Spirou et Fantasio est résolument placé sous le signe de l’humour, ce qui n’est pas étonnant vu les auteurs. Mais l’histoire prend un nouveau tour dès sa page 3, avec le comportement soudain anormal de Spip puis des oies, qui, comme hypnotisés, s’en vont. L’histoire s’interrompt sur ce suspense pour se poursuivre quelques pages plus loin dans le magazine. À l’instar de l’histoire de Seccotine dans le spécial printemps de l’an dernier, cette histoire complète en 16 pages est découpée en chapitres répartis dans le magazine, entrecoupés d’histoires des personnages du journal où les animaux s’en vont « par là », ainsi que le dit la reportrice Seccotine, dans un montage parallèle à la progression de l’enquête de Spirou et Fantasio. Mais bien qu’elle soit présentée lors d'un reportage télé comme la « découvreuse du marsupilami », elle ne prendra pas plus ici la place de Spirou et Fantasio, les auteurs n’ayant pas cédé à la facilité de construire gags et suspense sur sa rivalité avec Fantasio, la limitant à un laconique « ça me fais mal de le dire mais elle passe plutôt bien à l’écran » de la part de celui-ci...
L’enquête consiste donc à découvrir où vont donc tous les animaux, des hérissons aux escargots aux poissons aux rhinocéros (bon gag car très bien amené), et pourquoi. Toutefois la suggestion de Fantasio selon laquelle la zorglonde pourrait être à la base de tout cela dénote un problème. En effet, des humains aux écureuils en passant par les moustiques (Tora Torapa), tous les animaux (hormis l’exceptionnel marsupilami) sont sensibles à la zorglonde, hors ici ce sont tous les animaux à l’exception des humains. Exclure les humains des autres animaux pourrait être considéré comme du spécisme et de l’anthropocentrisme malvenus, étonnants de la part de Ced, auteur complet de Wikipanda, l’encyclopédie parodique du monde animal, si ce n’était plutôt une malheureuse facilité scénaristique, sans oublier qu’en français, comme dans la plupart des langues, le mot animal a deux significations, qui exclue ou inclue les humains selon que l’on se place dans le registre scientifique ou dans l’usage courant. Sti, dans son animation dans les marges du journal qui voit des fourmis commenter les pages qu’elles traversent avec force jeux de mots « fourmidables », leur fait adopter le même point de vue en leur faisant dire « les animaux sont tous hypnotisés sauf nous ». Elles apparaissent, disant vouloir profiter de cette occasion pour prendre le contrôle de la terre, au dessus de la première histoire de ce numéro intercalée entre les pages de Spirou et Fantasio, Family life, où Jacques Louis traite à sa manière décalée du thème de l’exode des animaux en l’introduisant par l’arrivée puis la fuite de la gerbille de la classe de Camille, dont elle a la garde ce tour-ci, et le confrontant à la personnalité de chaque membre de la petite famille.
Si Marc Dubuisson et Stella Lory ne traitent le thème qu'en passant, au détour d'une case, ils arrivent encore à surprendre Greg avec les zombies en fleurs printanières, quant à Bertschy, il fait s’occuper Nelson de la disparition de Floyd d’une manière radicalement crue (qui se retrouve dans la rubrique Le coin-coin des bonnes affaires, les petites annonces pas ouf de Spirou, où il vend des « tirages artistiques d’un ciel étoilé », en fait des photocopies de son anus, qui lui ont aussi servi à représenter la bouche de Floyd, annoncé lui comme « chien la bouche en cul-de-poule disparu »). Paul Martin et Manu Boisteau ont eux été bien inspirés par le sujet, l’incluant dans les démélés que le capitaine de Titan inc. a avec des ours blancs depuis plusieurs semaines, de même que Bernstein et Nicolas Moog dans leur Willy Woob, dont le regard naïf mais pas dupe soupçonne, en des gags raffraichissants, le départ de son chien Kiki d'être lié aux encres qui serviraient à fabriquer Spirou... Pochep délaisse ici les enfants de Perdus pour s’associer à Karine Barth au scénario (mais toujours Stéphane Chesneau aux couleurs) pour une famille dont le père est lui si perdu dans la technologie qu’il ne voit pas déferler les animaux lors de leur week-end « nature connectée all inclusive », mais dont la fille, qui garde les yeux ouverts parvient à capturer grâce à son appareil photo vintage le regard véritablement halluciné des animaux, un indice sur ce qui leur arrive ? Suit Seccotine qui à la sortie de son reportage tombe dans une parodie d’histoire de gangsters minables concoctée par Damien Cerq avec les clichés volontaires que cela implique: le « boss » mystérieux, l’homme de main italien, l’élimination des témoins génants, en l’occurence Seccotine, qui leur échappe grâce à une cavalcade de cervidés. Retrouver les couleurs et le trait puissants, dynamiques, comiques et fourmillants de Yoann est un plaisir devenu trop rare depuis qu’il ne fait plus Spirou et Fantasio ni Supergroom, qu’il n’oublie pourtant pas plus que ne le fait Seccotine qui a son portrait avec Spirou et celui de Fantasio encadrés dans l’entrée de son appartement. Théoschu est confronté à un thème imposé dès la deuxième semaine de parution de sa série Huguette et Croquette, qui s’est bien sûr enfui, et il s’en sort fort bien avec une mise en scène tourbillonnante pour illustrer le remue ménage que cause Huguette à la recherche de son chat. Puis un gag de Romain Pujol nous le montre en tant qu’auteur complet, comme Théoschu, lui que l’on connaît surtout dans Spirou comme scénariste. Grâce à Fish n chips de Tom (dont, puisqu’il quitte le format strip pour offrir de la place à une cohorte d’orques, on a le vrai nom indiqué en haut de la planche plutôt que son pseudonyme) on a enfin le point de vue et les interrogations des principaux intéressés, des animaux, sur ce toujours inexplicable déplacement de masse. Marko glisse dans sa Leçon de BD un mignon chaton voulant lui aussi partir, et lance un concours de dessin, mais l’une des grandes surprises de ce numéro est Guillaume Bouzard qui dans ses 4 pages sur La fin du monde dévoile une activité surprenante de son avatar de BD, celle de minutieusement noter chaque année depuis 20 ans l’itinéraire précis des fourmis traversant sa maison au printemps, ce qui lui apporte d’être scientifiquement intrigué par leur changement d’itinéraire cette année. Paradoxalement, cette rigueur scientifique ne pousse pas le Bouzard dessinateur à représenter correctement les fourmis, puisqu’il place des pattes sur leur abdomen, ente autres aberrations. Il y a certainement une puissante parabole là-dessous...
Puis l’on passe du minuscule au macroscopique avec un conte sur une planète dont les habitants se faisaient la guerre depuis toujours, jusqu’à cette grande migration des animaux, scénarisé par Damien Perez et mis en scène par un nouveau venu dans Spirou, Paul Salomone, qui à créé un univers chimérique tant pour ses animaux extra-terrestres que pour la planète (dont les anneaux semblent faits d’un amalgame de nuages et de fleurs) et ses « combattant.e.s » (intéressante transposition de l’écriture dite inclusive à un monde d’extra-terrestres guerriers, il doit ici aussi y avoir une signification particulière) et leurs costumes, entre janisssaires et samouraïs, Paul Salomone étant par ailleurs l’invité de Spirou et moi, où il livre une audacieuse comparaison entre BD et sport, ses deux passions. Après que Mauvaise graines nous a montré la grande migation vue par des fleurs, l’enquête de Spirou et Fantasio se poursuit dans une ambiance nocturne (couleurs de Dominique Thomas) au museum d’histoire naturelle, puis sur la piste d’un animal fantastique qui serait à l’origine de la migration. Marc Dubuisson, dans un Interlude scientifique, placé là comme pause dans le flux des animaux et des BD le racontant, en propose lui une autre explication, bien plus farfelue, mais avec toujours la même ségrégation entre humains et animaux, illustrée par un autre nouveau chez Spirou, Thomas Leclercq, puis Théoschu revient avec deux pages où son dessin détaillé, très expressif et en couleurs directes est parfait pour cette migration d’une tortue sous forme d’amusante pantomime avec forces onomatopées et une intervention finale surprise de Seccotine.
Pendant que se déroulent ces évènement, Romain Dutreix nous expose les effets de la fuite des personnages animaux sur les séries du journal, qu’il doit donc remplacer, dans des impostures dont il a le secret (deux de ses albums sont parus sous ce titre). La clé du mystère enfin découverte par Spirou et Fantasio, ce qui aura en fait été une longue histoire par de nombreux auteurices, comme le Printemps en enfer de l’an dernier ou, bien avant, Bill a disparu pour les 20 ans de Boule et Bill en 1979, se termine par un article de Fantasio pour Le Moustique ainsi qu’un épilogue de Cerq et Thomas Priou, dont les protagonistes de La clairière s’amuse ne pouvaient être absents.
Le dernier tiers du numéro est consacré aux séries (à suivre). L’antépénultième chapitre du Lucky Luke de Matthieu Bonhomme, présenté comme les précédents en deux parties visuellement bien distinctes, une séquence nocturne dans une forêt aux denses ombres noires, qui empêchent bien à propos de voir le visage du méchant à l’origine de toute l’histoire, puis une aérée où Lucky Luke est perdu dans les neiges du Canada, la sensation d’emprisonnement, un défit puisqu’il s’agit d’immensités, rendu par une mise en page ressérée, LL étant pris par des cases faites de longues bandes étroites, et des cadrages radicaux. Matthieu Bonhomme double les péripéties, attendues (nombre de passages obligés), de l’histoire, qui s’enchainent de façon classiquement linéaire, par une rythmique purement graphique, avec alternances de scènes visuellement contrastées. Puis, puisque le printemps est la saison du renouveau, deux nouvelles séries (à suivre) débutent dans ce numéro, qui ont en commun d’être dessinées par des auteurs hyper productifs, au point d’être de sérieux concurrents pour les IA
Un ultime rebondissement survient dans la rubrique La semaine prochaine (renommée Dans deux semaines pour cause de numéro double) avec l’annonce d’un mystérieux personnage qui fera son retour dans le journal, et une réponse à une question dans Le courrier des lecteurs soulignant que la condition essentielle pour qu’une BD soit publiée dans Spirou est son caractère « tous public » confirme que Le ministère secret de Sfar et Sapin y a été une amusante erreur de casting...