Re: Cette semaine dans le journal de Spirou j'ai aimé...
Posté : jeu. 23 avr. 2026 12:27
Numéro 4590 du 01/04/2026
Ici un aperçu du numéro: https://spirou.com/prismes-a-fond-laventure/
Le titre de la nouvelle histoire, Prismes, son graphisme, l’air sérieux des personnages et l’action où ils sont plongés indique une aventure peu humoristique, alors que des détails du dessin sont dans le grotesque à la Jacovitti ou Mattioli. Il s’agit bien sûr du traditionnel poisson d’avril, une BD faussement réalisée par une IA, prétexte à un numéro mélant BD gags sur l’IA et d’autres poussant la réflexion sur le sujet, parfois les deux, comme dans Titan inc., où on donne à une IA le pilotage du bateau, ou L’édito des Fabrice, où ils demandent à une IA un édito drôle. Dans ces deux planches se pose le problème de la défectuosité des données fournies à l’IA, qui l’empêche de fonctionner, ce qui est une différence fondamentale entre une IA, (pour le moment) incapable de repérer a priori une donnée défectueuse, et les humains, qui décident ou non, plus ou moins consciemment, de croire à certaines fausses informations qui les arrangent. Prismes est introduite par une interview de LINDA, l’IA qui l’a prétenduement réalisée, interview amusante jouant avec les clichés sur ce qu’est une bonne BD, les (fausses) erreurs de points de vue (elle considère la trame classique du manga shonen comme l’essence de la BD franco-belge) et le vocabulaire redondant (une astuce astucieuse). Une vraie astuce est d’avoir interrompu l’histoire, censée être (à suivre), au bout de six pages par les Fabrice trouvant qu’« un truc cloche dans cette BD », révélation du poisson d’avril (avec moult poissons aux tronches pas piquées des vers, dont un poisson-marsupilami et un poisson-Nelson), avec une notule en bas de page indiquant que si on a « lu son Spirou dans le désordre, rendez-vous en page 4» pour le début de l’édito, qui renvoie à la liberté du lecteur de lire comme il veut, ce qu’une IA ne peut choisir de faire, ses choix étant toujours contraints (sauf bug). Suivent deux pages où le scénariste Olivier Bocquet et Noë Monin, dessinateur de Cinq-Avril, invité naturel de ce premier avril, les véritables auteurs de ce Prismes, se mettent en scène indiquant les erreurs volontaires de dialogue, dessin, narration, telles qu’aurait pu en faire une IA et pourquoi. Ils auraient aussi pu parler des erreurs de couleurs, comme ces fenêtres de maison dont sort une lumière verte, qui est aussi une erreur typique d’un programme n’ayant pas de vision cohérente, et qui construirait une histoire en assemblant des pièces de différents puzzles. Suit La BD pour les (IA) nul(les) où Damien Perez a recueilli les témoignages de Stella Lory, Libon, BenBK, Arthur de Pins et Pochep que Jacques Louis a mis en scène en une fiction où ils discutent avec une IA des problèmes de création, chacun parlant de ses méthodes et expériences personnelles, dont BenBK des couleurs, commentaires instructifs et intéressants tant que cela reste concret et vécu, moins pertinent quand cela part dans des commentaires généraux.
Les autres histoires du numéro ne font pas dans le didactisme mais l’humour, avec une mention pour Stella Lory qui se dit terrifiée par les IA, au point d’avoir fait une page de Working dead signée Morc Bobuisson et Shella Golry où les IA apparaisent à Greg encore plus dangereuses que les zombies mais pour laquelle, avec un peu d’esprit jésuite, on peut considérer les fausses erreurs de dessin pour des trouvailles narratives : Greg a dans une case deux iris par œil car, perturbé, il ne sait où il doit regarder le robot quand il s’adresse à lui, le robot représenté deux fois dans une case exprime son ubiquité à la Big Brother, les bras démesurés expriment la stupéfaction, les trois jambes de personnages un sont clin d’oeil à la tripédie politico-sociale de Pierre Van Hove dans Artfood gallery (in Charlotte mensuel 1, 2024), etc.
Les autres auteurs se répartissent en histoires courtes, au nombre de six si l’on compte, légitimement, la BD de l’IA faussement avortée, et gags en strips ou en une planche, et il est remarquable que chaque auteurice ayant participé à ce numéro, hormis les deux histoires (à suivre), ait fourni une BD sur le thème, de même pour les rubriques rédactionnelles, dans le Courrier des lecteurs avec LINDA proposant de classer ses Spirou par odeur (peu précis, l’odeur du papier et de l’encre ne changeant pas à chaque numéro), ou dans son disque dur sa mémoire comme dans Farenheit 451 de Ray Bradbury ou François Truffaut . En effet, outre la BD Prismes, LINDA est censée remplir plusieurs tâches, avec sa maladresse constitutionnelle, comme dans ses questions à L’abonné de la semaine. Toutefois, c’est le rédac’chef, et pas elle, qui commet une erreur dans les instructions qu’il lui donne dans La malédiction de la page 13, la page 12bis devenant une caravane de 12 bus s’étirant le long des marges.
L’abbé, de retour avec son Attila, introduit un anachronisme avec un robot fait de tonneaux de vin, en réalité un homme le manipule de l’intérieur et, esprit pervers que je suis, j’y vois un thème non nommément traité dans ce Spirou mais fondamental lorsqu’on parle d’IA, le surgissement progressif d’une paranoïa générale par l’impossibilité de distinguer le vrai du faux : lorsque l’abbé dessine deux fois les mêmes personnages cheminant case deux, ou met deux paires de bésicles sur le nez de son savant fou et tricheur ainsi qu’une loupe sur son front, est-ce pour un effet narratif ou un gag, ou bien une erreur volontaire, parodie des erreurs supposées d’une IA (comme chez Monin et Stella Lory) ? Son savant et son atelier sont quoi qu’il en soit savoureux. Frantz Hoffmann, Ced et Annelise proposent aussi chez Kahl et Pörth une IA médiévale fantastique sous forme d’un génie né d’un jeu de mots outré, l’Incantation Arcanielle. Guillaume Bouzard teste une IA plus que primitive et laborieuse, son incompétence ne lui ôtant pas son absolue confiance en soi, que Bouzard taxe pertinemment de « mythomanie », et imagine une mise en scène minimaliste répétitive, que n’aurait pu oser une IA, élevant l’effet ping-pong entre Bouzard et la machine au rang d’art.
Nelson et Floyd sont confrontés à leurs équivalents robotiques, Floyd cité par ailleurs dans Willy Woob, dans des strips où ses raisonnements très terre-à-terre poussés au bout font ressortir des conséquences délicieusement absurdes de l’emploi de l’IA. Enfin, Lécroart dans Les Fifiches du Proprofesseur et Nob dans les filles prennent l’IA par la bande en la confrontant pour l’un au gag ancestral de la peau de banane et l’autre à la tricherie « à l’ancienne » d’Ondine pour ses devoirs.
Dans les séries (à suivre), La longue marche de Lucky Luke de Matthieu Bonhomme arrive à mi-chemin (épisode 5 sur 9), avec un impressionnant stampede d’une horde de bisons, dans lequel sont pris LL et son protégé, Bonhomme dramatisant la séquence en faisant contraster la multitude fougueuse des bisons avec l’image de l’enfant projeté figé en l’air, et celle du cheval affolé se dressant surmonté par le loup de l’enfant composant une fascinante créature chimérique. Pour cela je lui pardonne le discours manichéen et mièvre entre Lucky Luke et l'enfant, que Bonhomme a peut-être placé là pour faire redescendre la tension. Deuxième épisode des Cavaliers de l’apocadyspe, avec un remake aussi inattendu que drôle du Petit Poucet. Et la remarque d’Olive demandant si Jé ne pourrait pas se souvenir de quels petits cailloux il a semé pourrait venir d’une IA, raisonnant dans l’abstrait, comme un enfant n’ayant pas l’expérience du monde.
Le rédacteur en chef conclue ce numéro par un texte qui insiste sur le fait que « l’humour et un peu de réflexion, c’est bien dans l’ADN de Spirou, et c’est comme ça depuis 1938 ! », ce qui est on ne peut plus juste, un texte signé en 1943 par Jean Doisy, le rédacteur en chef de l’époque, disait exactement la même chose, dans des circonstances qui furent dramatiques pour le journal (empêché de paraître pendant plus d’un an), et l’angoisse qui sourd de son discours ( « À terme, l’IA pourrait mettre en danger ce qui fait la beauté du 9e art : sa splendide, foutraque et jubilatoire diversité »), comme des témoignages des auteurs recueillis par Damien Perez, résonne avec des circonstances tout aussi dramatiques pour la société. À ces angoisses sur la déstabilisation de la société actuelle on pourrait opposer le mantra économiste sur la destruction créatrice. Ainsi, lorsque Romain Garouste dessine le logo de LINDA, que l’on retrouve dans ses Jeux ou dans En direct de la rédac, représentée par un personnage kawaï aux yeux bridés, il reste dans la continuité de toutes les innovations venues d’extrême-orient, des jeux vidéos aux mangas en passant par les sushis et les dessins animés qui ont depuis 40 ans bouleversé le paysage culturel, et a touché juste avec sa LINDA, cousine des icônes kawaï des forces de l’ordre omniprésentes en Chine , qui rappelle aussi qu’en extrême-orient l’IA ne soulève pas les mêmes craintes qu’ici, bien au contraire.
Grandes figurines en hommage aux pompiers de Shenzhen, images générées par IA, exposées dans un parc
Ici un aperçu du numéro: https://spirou.com/prismes-a-fond-laventure/
Le titre de la nouvelle histoire, Prismes, son graphisme, l’air sérieux des personnages et l’action où ils sont plongés indique une aventure peu humoristique, alors que des détails du dessin sont dans le grotesque à la Jacovitti ou Mattioli. Il s’agit bien sûr du traditionnel poisson d’avril, une BD faussement réalisée par une IA, prétexte à un numéro mélant BD gags sur l’IA et d’autres poussant la réflexion sur le sujet, parfois les deux, comme dans Titan inc., où on donne à une IA le pilotage du bateau, ou L’édito des Fabrice, où ils demandent à une IA un édito drôle. Dans ces deux planches se pose le problème de la défectuosité des données fournies à l’IA, qui l’empêche de fonctionner, ce qui est une différence fondamentale entre une IA, (pour le moment) incapable de repérer a priori une donnée défectueuse, et les humains, qui décident ou non, plus ou moins consciemment, de croire à certaines fausses informations qui les arrangent. Prismes est introduite par une interview de LINDA, l’IA qui l’a prétenduement réalisée, interview amusante jouant avec les clichés sur ce qu’est une bonne BD, les (fausses) erreurs de points de vue (elle considère la trame classique du manga shonen comme l’essence de la BD franco-belge) et le vocabulaire redondant (une astuce astucieuse). Une vraie astuce est d’avoir interrompu l’histoire, censée être (à suivre), au bout de six pages par les Fabrice trouvant qu’« un truc cloche dans cette BD », révélation du poisson d’avril (avec moult poissons aux tronches pas piquées des vers, dont un poisson-marsupilami et un poisson-Nelson), avec une notule en bas de page indiquant que si on a « lu son Spirou dans le désordre, rendez-vous en page 4» pour le début de l’édito, qui renvoie à la liberté du lecteur de lire comme il veut, ce qu’une IA ne peut choisir de faire, ses choix étant toujours contraints (sauf bug). Suivent deux pages où le scénariste Olivier Bocquet et Noë Monin, dessinateur de Cinq-Avril, invité naturel de ce premier avril, les véritables auteurs de ce Prismes, se mettent en scène indiquant les erreurs volontaires de dialogue, dessin, narration, telles qu’aurait pu en faire une IA et pourquoi. Ils auraient aussi pu parler des erreurs de couleurs, comme ces fenêtres de maison dont sort une lumière verte, qui est aussi une erreur typique d’un programme n’ayant pas de vision cohérente, et qui construirait une histoire en assemblant des pièces de différents puzzles. Suit La BD pour les (IA) nul(les) où Damien Perez a recueilli les témoignages de Stella Lory, Libon, BenBK, Arthur de Pins et Pochep que Jacques Louis a mis en scène en une fiction où ils discutent avec une IA des problèmes de création, chacun parlant de ses méthodes et expériences personnelles, dont BenBK des couleurs, commentaires instructifs et intéressants tant que cela reste concret et vécu, moins pertinent quand cela part dans des commentaires généraux.
Les autres histoires du numéro ne font pas dans le didactisme mais l’humour, avec une mention pour Stella Lory qui se dit terrifiée par les IA, au point d’avoir fait une page de Working dead signée Morc Bobuisson et Shella Golry où les IA apparaisent à Greg encore plus dangereuses que les zombies mais pour laquelle, avec un peu d’esprit jésuite, on peut considérer les fausses erreurs de dessin pour des trouvailles narratives : Greg a dans une case deux iris par œil car, perturbé, il ne sait où il doit regarder le robot quand il s’adresse à lui, le robot représenté deux fois dans une case exprime son ubiquité à la Big Brother, les bras démesurés expriment la stupéfaction, les trois jambes de personnages un sont clin d’oeil à la tripédie politico-sociale de Pierre Van Hove dans Artfood gallery (in Charlotte mensuel 1, 2024), etc.
Les autres auteurs se répartissent en histoires courtes, au nombre de six si l’on compte, légitimement, la BD de l’IA faussement avortée, et gags en strips ou en une planche, et il est remarquable que chaque auteurice ayant participé à ce numéro, hormis les deux histoires (à suivre), ait fourni une BD sur le thème, de même pour les rubriques rédactionnelles, dans le Courrier des lecteurs avec LINDA proposant de classer ses Spirou par odeur (peu précis, l’odeur du papier et de l’encre ne changeant pas à chaque numéro), ou dans son disque dur sa mémoire comme dans Farenheit 451 de Ray Bradbury ou François Truffaut . En effet, outre la BD Prismes, LINDA est censée remplir plusieurs tâches, avec sa maladresse constitutionnelle, comme dans ses questions à L’abonné de la semaine. Toutefois, c’est le rédac’chef, et pas elle, qui commet une erreur dans les instructions qu’il lui donne dans La malédiction de la page 13, la page 12bis devenant une caravane de 12 bus s’étirant le long des marges.
L’abbé, de retour avec son Attila, introduit un anachronisme avec un robot fait de tonneaux de vin, en réalité un homme le manipule de l’intérieur et, esprit pervers que je suis, j’y vois un thème non nommément traité dans ce Spirou mais fondamental lorsqu’on parle d’IA, le surgissement progressif d’une paranoïa générale par l’impossibilité de distinguer le vrai du faux : lorsque l’abbé dessine deux fois les mêmes personnages cheminant case deux, ou met deux paires de bésicles sur le nez de son savant fou et tricheur ainsi qu’une loupe sur son front, est-ce pour un effet narratif ou un gag, ou bien une erreur volontaire, parodie des erreurs supposées d’une IA (comme chez Monin et Stella Lory) ? Son savant et son atelier sont quoi qu’il en soit savoureux. Frantz Hoffmann, Ced et Annelise proposent aussi chez Kahl et Pörth une IA médiévale fantastique sous forme d’un génie né d’un jeu de mots outré, l’Incantation Arcanielle. Guillaume Bouzard teste une IA plus que primitive et laborieuse, son incompétence ne lui ôtant pas son absolue confiance en soi, que Bouzard taxe pertinemment de « mythomanie », et imagine une mise en scène minimaliste répétitive, que n’aurait pu oser une IA, élevant l’effet ping-pong entre Bouzard et la machine au rang d’art.
Nelson et Floyd sont confrontés à leurs équivalents robotiques, Floyd cité par ailleurs dans Willy Woob, dans des strips où ses raisonnements très terre-à-terre poussés au bout font ressortir des conséquences délicieusement absurdes de l’emploi de l’IA. Enfin, Lécroart dans Les Fifiches du Proprofesseur et Nob dans les filles prennent l’IA par la bande en la confrontant pour l’un au gag ancestral de la peau de banane et l’autre à la tricherie « à l’ancienne » d’Ondine pour ses devoirs.
Dans les séries (à suivre), La longue marche de Lucky Luke de Matthieu Bonhomme arrive à mi-chemin (épisode 5 sur 9), avec un impressionnant stampede d’une horde de bisons, dans lequel sont pris LL et son protégé, Bonhomme dramatisant la séquence en faisant contraster la multitude fougueuse des bisons avec l’image de l’enfant projeté figé en l’air, et celle du cheval affolé se dressant surmonté par le loup de l’enfant composant une fascinante créature chimérique. Pour cela je lui pardonne le discours manichéen et mièvre entre Lucky Luke et l'enfant, que Bonhomme a peut-être placé là pour faire redescendre la tension. Deuxième épisode des Cavaliers de l’apocadyspe, avec un remake aussi inattendu que drôle du Petit Poucet. Et la remarque d’Olive demandant si Jé ne pourrait pas se souvenir de quels petits cailloux il a semé pourrait venir d’une IA, raisonnant dans l’abstrait, comme un enfant n’ayant pas l’expérience du monde.
Le rédacteur en chef conclue ce numéro par un texte qui insiste sur le fait que « l’humour et un peu de réflexion, c’est bien dans l’ADN de Spirou, et c’est comme ça depuis 1938 ! », ce qui est on ne peut plus juste, un texte signé en 1943 par Jean Doisy, le rédacteur en chef de l’époque, disait exactement la même chose, dans des circonstances qui furent dramatiques pour le journal (empêché de paraître pendant plus d’un an), et l’angoisse qui sourd de son discours ( « À terme, l’IA pourrait mettre en danger ce qui fait la beauté du 9e art : sa splendide, foutraque et jubilatoire diversité »), comme des témoignages des auteurs recueillis par Damien Perez, résonne avec des circonstances tout aussi dramatiques pour la société. À ces angoisses sur la déstabilisation de la société actuelle on pourrait opposer le mantra économiste sur la destruction créatrice. Ainsi, lorsque Romain Garouste dessine le logo de LINDA, que l’on retrouve dans ses Jeux ou dans En direct de la rédac, représentée par un personnage kawaï aux yeux bridés, il reste dans la continuité de toutes les innovations venues d’extrême-orient, des jeux vidéos aux mangas en passant par les sushis et les dessins animés qui ont depuis 40 ans bouleversé le paysage culturel, et a touché juste avec sa LINDA, cousine des icônes kawaï des forces de l’ordre omniprésentes en Chine , qui rappelle aussi qu’en extrême-orient l’IA ne soulève pas les mêmes craintes qu’ici, bien au contraire.
Grandes figurines en hommage aux pompiers de Shenzhen, images générées par IA, exposées dans un parc