Re: Cette semaine dans le journal de Spirou j'ai aimé...
Posté : sam. 11 avr. 2026 22:12
Numéro 4588 du 18/03/2026
Ici un aperçu du numéro: https://spirou.com/rendez-vous-au-coin-de-la-rue/
La couverture de François Ravard baignée de lumière printanière est élégament composée, la vie tranquille de la rue s’opposant à la masse de la maison, masse intrigante en elle-même, renforcée par l’ombre à la fenêtre et le regard que porte sur elle le personnage central, intrigue portant aussi sur ce personnage lui-même qui attire l’attention par le fait qu’il soit le seul à être vivement coloré, le reste de la scène étant fondu dans un doux brouillard. Cette couverture introduit parfaitement la nouvelle série scénarisée par Nicolas Touron et Vincent Zabus, sur les mystères du quotidien. Le premier est un écrivain et dramaturge, le second est un dramaturge, acteur et scénariste bien connu des lecteurices de Spirou, puisque c’est la quatrième série qu’il y publie. Que ce soit pour ses séries plus jeunesse, comme Le monde selon François, celles tout public comme Les petits métiers méconnus ou, chez Dupuis aussi, mais pas dans Spirou, ou chez d’autres éditeurs, Macaroni, L’éveil, Magritte, Nos rives partagées, toutes portent en commun le désir de Zabus de réenchanter un monde que beaucoup à la suite de Max Weber disent désenchanté, le réenchanter en s’en émerveillant, au besoin en provoquant cet émerveillement, et c’est aussi le projet de ce Au coin de ma rue, au départ un spectacle théatral, à partir duquel Turon et Zabus ont “proposé à des auteurs et autrices de BD de s'emparer de la séquence muette du spectacle [servant de storyboard] à partir de laquelle ils ont dessiné des histoires qui seront tour à tour... drôles, dramatiques ou étranges!” . Zabus dit que Perec aurait adoré cet exercice de style. C’est probable, mais il peut être intéressant de remarquer que Exercices de style est un livre de Queneau, oulipien comme Perec, dans lequel l’exercice est de raconter une même historiette de plusieurs manières différentes, pratique très courante au cinéma avec les remake, en musique avec les remix, ainsi qu’en peinture, c’est encore plus commun lorsqu’on change de média, avec les adaptations depuis toujours de livres en films, et assez fréquemment depuis quelques années de livres en BD, (mais cela se faisait beaucoup en Chine communiste, pour l’éducation des masses, ainsi que, dans une moindre mesure, en France dans des quotidiens, ou encore des magazines de patronnage). Par contre c’est extrèmement rare en BD, Walthéry l’a fait avec L’île aux perles et Les pirates de la stratosphère, dans Spirou et Tintin des planches ont occasionnellement été redessinées par d’autres dessinateurs. Ici, c’est le contraire, puisqu’il s’agit d’une histoire différente racontée de la même manière, exercice qu’a souvent fait pratiquer Spirou à ses lecteurices sous forme de jeu, récurrent depuis les années 60, intitulé selon les cas Maikeskidi, Mékeskidimékeskidi, Qu'est-ce qu'il schtroumpfe, mais qu'est-ce qu'il schtroumpfe ?, QCQDMQCQD, où, comme pour la série de Zabus et Turon, une histoire ou une case muette était présentée, il s’agissait pour les lecteurices d’imaginer les dialogues et donc d’inventer des histoires différentes sur une même scène. L’exercice est depuis devenu un classique oubapien, à commencer par le fameux album Moins d’un quart de seconde pour vivre, de Menu et Trondheim en 1996. Mais Zabus cite Perec a bon escient, puisque celui-ci était un grand amateur de bandes dessinées, a dit « un certain nombre d’auteurs (de Joyce à Hergé, de Kafka à Price, de Scève à Pierre Dac, de Sei Shônagon à Gotlib) définissent, circonscrivent d’où j’écris », et a même écrit un texte particulièrement drôle intitulé « Une amitié scientifique et littéraire : Léon Burp et Marcel Gotlib, suivi de Considérations nouvelles sur la vie et l’œuvre de Romuald Saint-Sohaint » (Gotlib qui rappelons-le a participé à l’aventure du Trombone illustré).
Si Zabus a des partenaires de prédilection (plusieurs albums avec Thomas Campi ou Nicoby), cette série lui permet, comme dans sa précédente, Les petits métiers méconnus, et en écho au spectacle où chaque fois un nouvel environnement participe, de travailler avec nombre de dessinateurices différents. Dans les trois qui inaugurent la série dans le journal, le premier est François Ravard, pas vraiment un auteur Spirou (une poignée de strips il y a une vingtaine d’années) mais qui en a tout de même fait un fan-art https://spiroureporter.net/2016/01/15/f ... is-ravard/ et a donc eu sa place dans la rubrique Spirou et moi. Le second est Vincent Bailly, pas du tout Spirou jusqu’à aujourd’hui (mais homonyme -cela faisait longtemps – du vétéran Pierre Bailly), et le troisième est l’auteur du Royaume, Benoît Feroumont. Chacun se distingue par la tonalité de son histoire, pour laquelle il utilise une teinte colorée, rosé pour François Ravard, jaune acide pour Vincent Bailly et gris pour Feroumont. Paradoxalement c’est l’histoire de Feroumont, au titre le plus désespéré, Mourir demain, et malgré le gris de son environnement, qui est la moins tragique, ce qui est dû au trait chaleureux du dessinateur, aux sourires et regards en coin qui donnent toute sa bonhommie au personnage, et la couleur de peau du personnage qui le fait ressortir de son environnement, alors que les personnages de Ravard et de Bailly s’y fondent. Finalement, je note que si les trois auteurs de ce numéro ont repris l’ensemble du storyboard, aucun n’a traité des deux chaussures différentes portées par le personnage. Nous verrons bien si l’un ou l’autre des futurs auteurices creusera ce détail. Mais déjà, pas Pauline Casters et Tony Emeriau qui, dans leurs Jeux « Au coin de la rue » ont repris le parcours du personnage et en ont fait une déambulation en plongée sur un grand dessin en double page avec d’amusantes variations sur ses diverses étapes (le paquet de cigarettes remplacé par une plaque de chocolat, ce qui de plus est plus adapté à des jeux pour enfants). J’ajouterai qu’un magazine de BD est le support idéal pour accueillir des expériences comme celle-ci, surtout quand les histoires sont réparties dans l’ensemble du magazine. Une lecture d’une traite en album serait trop pesante par sa répétitivité, sauf à rechercher un effet comique, comme pour les Exercices de style de Queneau. On peut bien sûr picorer dans un album, le lire en plusieurs fois, mais cela ne vaut pas le plaisir de l’effet de surprise de la parution en magazine. D’ailleurs, comme si trois histoires complètes ne suffisaient pas, ce numéro en contient une quatrième, on peut considérer qu’ainsi le journal n’est pas équilibré, mais cela fait aussi partie des surprises que ne procureraient pas une maquette et une répartition trop uniformes. Frédul et Flicorne sont cette fois Perdus au cimetière, alors qu’ils devaient se rendre à Fritouland-Paris pour un des épisodes les plus drôles et délirant de la série de Lisa Mandel, Pochep, et Stéphane Chesneau (excellents choix de couleurs pour les granits et statues de bronze patinées). Disons juste que, par un extraordinaire hasard digne des aventures de Tintin les enfants y assistent justement à l’enterrement très particulier du fondateur des Fritoulands, et qu’à la différene du cimetière de Pierre Tombal, les résidents de celui-ci sont décédés centenaires, bicentenaires voire tricentenaires…
Fin de Seccotine, sur six pages où il ne se passe rien , le "mystère à Champignac" ayant déjà été résolu dans le chapitre précédent, hormis la révélation du pourquoi des enlèvements à Champignac, qui tombe complètement à plat, sort d’on ne sait où , puisque les bandits sont complètement hébétés, ce ne sont pas eux qui ont pu le dire, et est en contradiction avec ce qu’ils en avaient dit deux chapitres plus tôt, qui laissait supposer une sorte de complot néo-réactionnaire (si j’ose l’oxymore apparent). Sophie Guerrive est une bonne autrice complète dans ses œuvres où elle prend le temps de construire une narration en digressions, mais sa Seccotine n’a aucune pétulance ni dynamisme que ce soit au niveau de sa personnalité comme du récit. Quelle étrange idée d’avoir confié des personnages comme Spirou et Fantasio et Seccotine à quelqu’un qui aurait été parfaite pour une reprise respectueuse de Bécassine. Le dessin d’Elric souffre des mêmes défauts, il fonctionne lorsqu’il ne s’agit que de reproduire les outrances gestuelles très codifiées et les surcharges de décors et de costume d’Iznogoud, mais est statique et vide lorsqu’il doit recréer un univers par lui-même. Fin donc de Seccotine, l’histoire en hommage au personnage de Franquin, suite de Lucky Luke, l’hommage de Matthieu Bonhomme à Morris, tel qu’il est écrit sur la couverture de ses albums, qui se double d’une publicité pour Lucky Luke, la série télé que, lit-on, Disney a fait en hommage à Morris et Goscinny... Disney seul, puisqu’aucun autre nom, de comédien, de réalisateur ou autre n’est indiqué sur la publicité. Ce serait amusant que cette tendance s’étende, que dorénavant toute adaptation d’un ouvrage à succès soit signifiée comme un hommage à son auteurice, sans ambition commerciale. Les publicitaires de Disney ont bien osé le dire...Ceci dit, l’hommage de Matthieu Bonhomme est moins respectueux que celui de ses deux précédents albums, non parce que LL serait déstabilisé ou ridiculisé, cela avait déjà été fait par Morris et Goscinny, mais parce que l’enfant qu’il accompagne, en soignant et adoptant un loup blessé, est du côté des valeurs écologiques actuelles, il nomme d’ailleurs son loup Croc-blanc, pour qu’aucune équivoque ne soit possible, et LL, en s’y opposant, devient un has-been, dont l’héroïsme s’apparenterait au mieux à du quichotisme. Matthieu Bonhomme varie grandement ses cadrages et sa mise en page pour briser la monotonie que pourrait engendrer les immuables paysages enneigés, et le chapitre se termine sur une belle scène nocturne autour d’un feu de camp en bichromie orange et bleu-vert. Les variations de la composition d’une page sont précisément le conseil que donne Marko dans sa Leçon de dessin selon ce qu’on veut y exprimer, une démonstration par l’absurde étant donnée de ce principe par les Fabrice dans leur Édito qui y revendiquent leur immuable gaufrier en six case, alors que Laure leur fait remarquer qu’ils y font toujours le même édito. Par ailleurs, puisque la planche commentée met en scène un chat, Marko invite Jean-Luc Deglin, l’auteur de Crapule, à insister sur l’importance du dessin d’observation, et justement, la planche de Boulette (dont il est une nouvelle fois absent) dessinée par Aude Picault est pratiquement uniquement composée de l’observation d’un chat faisant sa toilette. La Leçon de dessin du journal a rarement été proposée si à point nommé. Pour conclure cette leçon, Wladimira la vampire de Manoir à louer, est enthousiasmée par le fait que, puisque lorsqu’elle boit sa pinte de sang elle redevient jeune et petite, « tous les dessins sont vraiment immenses. C ‘est fabuleux et impressionnant », soulignant la part de subjectivité de l’observation, qui dépend du point de vue de l’observateur. Comme le disait déjà Jing Hao (ca. 855-915) dans ses Notes sur les coups de pinceau, « les peintres observent l'objet et en saisissent la vérité, ils en saisissent la magnificence et la réalité, mais sa magnificence ne peut être considérée comme sa réalité »
Après Nob dans les filles (sans majuscule, comme pour l’école des mauvais parents) la semaine précédente, c’est au tour de Marc Dubuisson et Stella Lory dans Working dead d’ironiser sur les nouveaux mélanges de cafés. Il faut dire qu’il est difficile de résister lorsque les barristas se prennent pour des pizzaiolos chinois, ceux du genre à faire des pizzas mangue/pittaya/fraises/fromage fondu/mayonnaise (douloureuse expérience personnelle) . Ce qui saute immédiatement aux yeux et donne une dureté bienvenue à ces strips d’humour cruel qu’est la nouvelle série l’école des mauvais parents est l’image saturée par le trait épais de Peter De Poortere et par ses strips en quatre cases alors que la plupart en ont en général trois, à de rares exceptions près (surtout dans les séries réalistes les plus anciennes, The phantom, de Lee Falk, Jungle Jim, d’Alex Raymond, Mandrake, de Lee Falk et Phil Davis, ou Illico-Bringin’up Father, de Geo McManus, des atypiques comme Krazy Kat, de George Herriman, Popeye-Thimble Theater, de Segar, exceptionnel par ses 4 à 6 cases, - mais Popeye prenait de la potion magique - Macanudo de Liniers, Peanuts de Schulz bien sûr, mais au trait fin et décors et personnages minimalistes). L’équipage et les passagers de Titan inc. se débattent toujours avec l’oiseau géant Kukoo, avatar assonnant de King Kong, tandis que Midam, Patelin, Dairin et Angèle proposent un original Kid Paddle, qui commence, comme souvent, avec un gag de Game over, mais celui-ci n’est singulièrement pas muet puisque commenté en marge par Carole, qui, renversant la situation habituelle, s’amuse pour une fois au détriment des affaires de son frère. Enfin, dans La pause-cartoon, un Fish n chips de Tom qui rend amusant le tragique lien entre désastre écologique et développement commercial, tandis que dans En direct de la rédac Laure répond à une dame se plaignant au nom des nombreux vieux lecteurs du journal de la rareté de héros seniors en citant plusieurs personnages mais oublie étrangement Champignac, pourtant présent dans ce numéro et a par ailleurs sa propre série...
Ici un aperçu du numéro: https://spirou.com/rendez-vous-au-coin-de-la-rue/
La couverture de François Ravard baignée de lumière printanière est élégament composée, la vie tranquille de la rue s’opposant à la masse de la maison, masse intrigante en elle-même, renforcée par l’ombre à la fenêtre et le regard que porte sur elle le personnage central, intrigue portant aussi sur ce personnage lui-même qui attire l’attention par le fait qu’il soit le seul à être vivement coloré, le reste de la scène étant fondu dans un doux brouillard. Cette couverture introduit parfaitement la nouvelle série scénarisée par Nicolas Touron et Vincent Zabus, sur les mystères du quotidien. Le premier est un écrivain et dramaturge, le second est un dramaturge, acteur et scénariste bien connu des lecteurices de Spirou, puisque c’est la quatrième série qu’il y publie. Que ce soit pour ses séries plus jeunesse, comme Le monde selon François, celles tout public comme Les petits métiers méconnus ou, chez Dupuis aussi, mais pas dans Spirou, ou chez d’autres éditeurs, Macaroni, L’éveil, Magritte, Nos rives partagées, toutes portent en commun le désir de Zabus de réenchanter un monde que beaucoup à la suite de Max Weber disent désenchanté, le réenchanter en s’en émerveillant, au besoin en provoquant cet émerveillement, et c’est aussi le projet de ce Au coin de ma rue, au départ un spectacle théatral, à partir duquel Turon et Zabus ont “proposé à des auteurs et autrices de BD de s'emparer de la séquence muette du spectacle [servant de storyboard] à partir de laquelle ils ont dessiné des histoires qui seront tour à tour... drôles, dramatiques ou étranges!” . Zabus dit que Perec aurait adoré cet exercice de style. C’est probable, mais il peut être intéressant de remarquer que Exercices de style est un livre de Queneau, oulipien comme Perec, dans lequel l’exercice est de raconter une même historiette de plusieurs manières différentes, pratique très courante au cinéma avec les remake, en musique avec les remix, ainsi qu’en peinture, c’est encore plus commun lorsqu’on change de média, avec les adaptations depuis toujours de livres en films, et assez fréquemment depuis quelques années de livres en BD, (mais cela se faisait beaucoup en Chine communiste, pour l’éducation des masses, ainsi que, dans une moindre mesure, en France dans des quotidiens, ou encore des magazines de patronnage). Par contre c’est extrèmement rare en BD, Walthéry l’a fait avec L’île aux perles et Les pirates de la stratosphère, dans Spirou et Tintin des planches ont occasionnellement été redessinées par d’autres dessinateurs. Ici, c’est le contraire, puisqu’il s’agit d’une histoire différente racontée de la même manière, exercice qu’a souvent fait pratiquer Spirou à ses lecteurices sous forme de jeu, récurrent depuis les années 60, intitulé selon les cas Maikeskidi, Mékeskidimékeskidi, Qu'est-ce qu'il schtroumpfe, mais qu'est-ce qu'il schtroumpfe ?, QCQDMQCQD, où, comme pour la série de Zabus et Turon, une histoire ou une case muette était présentée, il s’agissait pour les lecteurices d’imaginer les dialogues et donc d’inventer des histoires différentes sur une même scène. L’exercice est depuis devenu un classique oubapien, à commencer par le fameux album Moins d’un quart de seconde pour vivre, de Menu et Trondheim en 1996. Mais Zabus cite Perec a bon escient, puisque celui-ci était un grand amateur de bandes dessinées, a dit « un certain nombre d’auteurs (de Joyce à Hergé, de Kafka à Price, de Scève à Pierre Dac, de Sei Shônagon à Gotlib) définissent, circonscrivent d’où j’écris », et a même écrit un texte particulièrement drôle intitulé « Une amitié scientifique et littéraire : Léon Burp et Marcel Gotlib, suivi de Considérations nouvelles sur la vie et l’œuvre de Romuald Saint-Sohaint » (Gotlib qui rappelons-le a participé à l’aventure du Trombone illustré).
Si Zabus a des partenaires de prédilection (plusieurs albums avec Thomas Campi ou Nicoby), cette série lui permet, comme dans sa précédente, Les petits métiers méconnus, et en écho au spectacle où chaque fois un nouvel environnement participe, de travailler avec nombre de dessinateurices différents. Dans les trois qui inaugurent la série dans le journal, le premier est François Ravard, pas vraiment un auteur Spirou (une poignée de strips il y a une vingtaine d’années) mais qui en a tout de même fait un fan-art https://spiroureporter.net/2016/01/15/f ... is-ravard/ et a donc eu sa place dans la rubrique Spirou et moi. Le second est Vincent Bailly, pas du tout Spirou jusqu’à aujourd’hui (mais homonyme -cela faisait longtemps – du vétéran Pierre Bailly), et le troisième est l’auteur du Royaume, Benoît Feroumont. Chacun se distingue par la tonalité de son histoire, pour laquelle il utilise une teinte colorée, rosé pour François Ravard, jaune acide pour Vincent Bailly et gris pour Feroumont. Paradoxalement c’est l’histoire de Feroumont, au titre le plus désespéré, Mourir demain, et malgré le gris de son environnement, qui est la moins tragique, ce qui est dû au trait chaleureux du dessinateur, aux sourires et regards en coin qui donnent toute sa bonhommie au personnage, et la couleur de peau du personnage qui le fait ressortir de son environnement, alors que les personnages de Ravard et de Bailly s’y fondent. Finalement, je note que si les trois auteurs de ce numéro ont repris l’ensemble du storyboard, aucun n’a traité des deux chaussures différentes portées par le personnage. Nous verrons bien si l’un ou l’autre des futurs auteurices creusera ce détail. Mais déjà, pas Pauline Casters et Tony Emeriau qui, dans leurs Jeux « Au coin de la rue » ont repris le parcours du personnage et en ont fait une déambulation en plongée sur un grand dessin en double page avec d’amusantes variations sur ses diverses étapes (le paquet de cigarettes remplacé par une plaque de chocolat, ce qui de plus est plus adapté à des jeux pour enfants). J’ajouterai qu’un magazine de BD est le support idéal pour accueillir des expériences comme celle-ci, surtout quand les histoires sont réparties dans l’ensemble du magazine. Une lecture d’une traite en album serait trop pesante par sa répétitivité, sauf à rechercher un effet comique, comme pour les Exercices de style de Queneau. On peut bien sûr picorer dans un album, le lire en plusieurs fois, mais cela ne vaut pas le plaisir de l’effet de surprise de la parution en magazine. D’ailleurs, comme si trois histoires complètes ne suffisaient pas, ce numéro en contient une quatrième, on peut considérer qu’ainsi le journal n’est pas équilibré, mais cela fait aussi partie des surprises que ne procureraient pas une maquette et une répartition trop uniformes. Frédul et Flicorne sont cette fois Perdus au cimetière, alors qu’ils devaient se rendre à Fritouland-Paris pour un des épisodes les plus drôles et délirant de la série de Lisa Mandel, Pochep, et Stéphane Chesneau (excellents choix de couleurs pour les granits et statues de bronze patinées). Disons juste que, par un extraordinaire hasard digne des aventures de Tintin les enfants y assistent justement à l’enterrement très particulier du fondateur des Fritoulands, et qu’à la différene du cimetière de Pierre Tombal, les résidents de celui-ci sont décédés centenaires, bicentenaires voire tricentenaires…
Fin de Seccotine, sur six pages où il ne se passe rien , le "mystère à Champignac" ayant déjà été résolu dans le chapitre précédent, hormis la révélation du pourquoi des enlèvements à Champignac, qui tombe complètement à plat, sort d’on ne sait où , puisque les bandits sont complètement hébétés, ce ne sont pas eux qui ont pu le dire, et est en contradiction avec ce qu’ils en avaient dit deux chapitres plus tôt, qui laissait supposer une sorte de complot néo-réactionnaire (si j’ose l’oxymore apparent). Sophie Guerrive est une bonne autrice complète dans ses œuvres où elle prend le temps de construire une narration en digressions, mais sa Seccotine n’a aucune pétulance ni dynamisme que ce soit au niveau de sa personnalité comme du récit. Quelle étrange idée d’avoir confié des personnages comme Spirou et Fantasio et Seccotine à quelqu’un qui aurait été parfaite pour une reprise respectueuse de Bécassine. Le dessin d’Elric souffre des mêmes défauts, il fonctionne lorsqu’il ne s’agit que de reproduire les outrances gestuelles très codifiées et les surcharges de décors et de costume d’Iznogoud, mais est statique et vide lorsqu’il doit recréer un univers par lui-même. Fin donc de Seccotine, l’histoire en hommage au personnage de Franquin, suite de Lucky Luke, l’hommage de Matthieu Bonhomme à Morris, tel qu’il est écrit sur la couverture de ses albums, qui se double d’une publicité pour Lucky Luke, la série télé que, lit-on, Disney a fait en hommage à Morris et Goscinny... Disney seul, puisqu’aucun autre nom, de comédien, de réalisateur ou autre n’est indiqué sur la publicité. Ce serait amusant que cette tendance s’étende, que dorénavant toute adaptation d’un ouvrage à succès soit signifiée comme un hommage à son auteurice, sans ambition commerciale. Les publicitaires de Disney ont bien osé le dire...Ceci dit, l’hommage de Matthieu Bonhomme est moins respectueux que celui de ses deux précédents albums, non parce que LL serait déstabilisé ou ridiculisé, cela avait déjà été fait par Morris et Goscinny, mais parce que l’enfant qu’il accompagne, en soignant et adoptant un loup blessé, est du côté des valeurs écologiques actuelles, il nomme d’ailleurs son loup Croc-blanc, pour qu’aucune équivoque ne soit possible, et LL, en s’y opposant, devient un has-been, dont l’héroïsme s’apparenterait au mieux à du quichotisme. Matthieu Bonhomme varie grandement ses cadrages et sa mise en page pour briser la monotonie que pourrait engendrer les immuables paysages enneigés, et le chapitre se termine sur une belle scène nocturne autour d’un feu de camp en bichromie orange et bleu-vert. Les variations de la composition d’une page sont précisément le conseil que donne Marko dans sa Leçon de dessin selon ce qu’on veut y exprimer, une démonstration par l’absurde étant donnée de ce principe par les Fabrice dans leur Édito qui y revendiquent leur immuable gaufrier en six case, alors que Laure leur fait remarquer qu’ils y font toujours le même édito. Par ailleurs, puisque la planche commentée met en scène un chat, Marko invite Jean-Luc Deglin, l’auteur de Crapule, à insister sur l’importance du dessin d’observation, et justement, la planche de Boulette (dont il est une nouvelle fois absent) dessinée par Aude Picault est pratiquement uniquement composée de l’observation d’un chat faisant sa toilette. La Leçon de dessin du journal a rarement été proposée si à point nommé. Pour conclure cette leçon, Wladimira la vampire de Manoir à louer, est enthousiasmée par le fait que, puisque lorsqu’elle boit sa pinte de sang elle redevient jeune et petite, « tous les dessins sont vraiment immenses. C ‘est fabuleux et impressionnant », soulignant la part de subjectivité de l’observation, qui dépend du point de vue de l’observateur. Comme le disait déjà Jing Hao (ca. 855-915) dans ses Notes sur les coups de pinceau, « les peintres observent l'objet et en saisissent la vérité, ils en saisissent la magnificence et la réalité, mais sa magnificence ne peut être considérée comme sa réalité »
Après Nob dans les filles (sans majuscule, comme pour l’école des mauvais parents) la semaine précédente, c’est au tour de Marc Dubuisson et Stella Lory dans Working dead d’ironiser sur les nouveaux mélanges de cafés. Il faut dire qu’il est difficile de résister lorsque les barristas se prennent pour des pizzaiolos chinois, ceux du genre à faire des pizzas mangue/pittaya/fraises/fromage fondu/mayonnaise (douloureuse expérience personnelle) . Ce qui saute immédiatement aux yeux et donne une dureté bienvenue à ces strips d’humour cruel qu’est la nouvelle série l’école des mauvais parents est l’image saturée par le trait épais de Peter De Poortere et par ses strips en quatre cases alors que la plupart en ont en général trois, à de rares exceptions près (surtout dans les séries réalistes les plus anciennes, The phantom, de Lee Falk, Jungle Jim, d’Alex Raymond, Mandrake, de Lee Falk et Phil Davis, ou Illico-Bringin’up Father, de Geo McManus, des atypiques comme Krazy Kat, de George Herriman, Popeye-Thimble Theater, de Segar, exceptionnel par ses 4 à 6 cases, - mais Popeye prenait de la potion magique - Macanudo de Liniers, Peanuts de Schulz bien sûr, mais au trait fin et décors et personnages minimalistes). L’équipage et les passagers de Titan inc. se débattent toujours avec l’oiseau géant Kukoo, avatar assonnant de King Kong, tandis que Midam, Patelin, Dairin et Angèle proposent un original Kid Paddle, qui commence, comme souvent, avec un gag de Game over, mais celui-ci n’est singulièrement pas muet puisque commenté en marge par Carole, qui, renversant la situation habituelle, s’amuse pour une fois au détriment des affaires de son frère. Enfin, dans La pause-cartoon, un Fish n chips de Tom qui rend amusant le tragique lien entre désastre écologique et développement commercial, tandis que dans En direct de la rédac Laure répond à une dame se plaignant au nom des nombreux vieux lecteurs du journal de la rareté de héros seniors en citant plusieurs personnages mais oublie étrangement Champignac, pourtant présent dans ce numéro et a par ailleurs sa propre série...